Interview avec le professeur Leung Kok Yuen
PR. LEUNG KOKYUEN, UNE RÉFÉRENCE DE LA MÉDECINE CHINOISE !
Le professeur Leug Kokyuen, praticien de médecine chinoise issu d’une lignée familiale de médecins, fut l’une des principales sources d’informations classiques pour d’innombrables praticiens français dès le début des années 60. Près de 20 ans après son dernier passage en Europe, il est revenu observer les fruits de son enseignement.
Professeur Leung Kokyuen, que pensez-vous des occidentaux qui se lancent dans l’étude de la médecine chinoise ?
Leung Kokyuen : La littérature chinoise classique est exprimée de manière très concise et les sens qu’elle exprime sont très profonds et complexes. Les ouvrages de médecine chinoise tels le Neijing ou le Nanjing ne peuvent être appréhendés par des personnes ne possédant pas suffisamment de connaissances culturelles et classiques. Pour apprendre la médecine chinoise il faut être capable de comprendre et d’analyser de manière approfondie. Il est souvent dit que « pour apprendre la médecine chinoise, il faut avoir un destin médical ». Grâce à leur capacité et leur volonté de rechercher et d’analyser la nature des connaissances, les occidentaux auraient pu bien apprendre la médecine chinoise, mais ils en ont été freinés par un manque de familiarité et de compréhension vis-à-vis de la littérature traditionnelle chinoise. C’est ainsi qu’ils ont pu facilement commettre des erreurs dans l’interprétation des expressions classiques et induire une déformation du sens originel. S’ils ont alors essayé de développer une théorie sur cette base, le contact avec la réalité pratique s’est perdu. Il faut donc que les étudiants s’initient durant de longues années et fassent des recherches dans de nombreux domaines, c’est un point très important. Toutefois l’esprit et la détermination des Occidentaux dans l’acquisition des connaissances ont permis un renouvellement de la médecine chinoise que les Chinois eux-mêmes, plus conservateurs, n’ont pu susciter. Et ceci est admirable.
À votre avis, la médecine chinoise apporte-t-elle des réponses appropriées aux problèmes de santé rencontrés par les Occidentaux ?
Leung Kokyuen : Le but de la médecine chinoise est de maintenir la santé, face aux dérèglements du corps il faut apporter des solutions médicales. La première étape c’est la confiance dans l’efficacité de la médecine ou dans les aptitudes du médecin. Autrefois la plupartdes occidentaux ne comprenaient les mécanismes thérapeutiques de la médecine chinoise et ils n’avaient pas confiance en elle ; ou s’il pensaient l’utiliser, l’efficacité et la rapidité d’action de la médecine occidentale leur faisaient d’abord choisir cette médecine. L’apparition de la maladie est précédée par sa cause et suivie de ses manifestations. En médecine chinoise, les causes sont considérées comme les racines et les symptômes comme les branches. Traiter ces dernières, c’est s’intéresser aux manifestations de la maladie, s’attaquer aux racines, c’est traiter les causes à l’origine de la maladie. Considérons, par exemple, l’hypertension : si le traitement de médecine occidentale visant à prescrire des hypotenseurs est rapide et efficace, le traitement de médecine chinoise quant à lui, basé sur le diagnostic de la cause de l’affection, ne va pas forcément faire descendre immédiatement la tension mais agira à long terme et avec plus d’efficacité. De nos jours, la plupart des occidentaux ont compris le mécanisme du traitement en médecine chinoise et font de plus en plus confiance à cette médecine pour maintenir leur santé. En 1969, lorsque j’ai émigré au Canada, le consul ayant remarqué ma profession de docteur en médecine chinoise me dit, qu’à son avis, les Canadiens largement pris en charge par la sécurité sociale ne seraient pas enclins à dépenser leur argent pour se faire soigner par la médecine chinoise. Mais un an après l’ouverture de mon cabinet je voyais affluer des patients des quatre coins du pays. En 1972 un hôpital américain de médecine occidentale m’invita à donner une conférence de presse aux USA et je déclarais alors qu’au Canada, une cohorte de plus de 1000 malades occidentaux attendait mes soins. Cet exemple illustre l’évolution de la mentalité des Occidentaux vis à vis de la médecine chinoise et montre la grande confiance qu’ils lui portent.
Que pensez-vous de la position de l’Organisation Mondiale de la Santé sur la médecine chinoise ?
Leung Kokyuen : La médecine chinoise appartient à tout le monde, sans distinction d’ethnie, de religion, de nationalité ou de région. Cette médecine ayant une valeur pratique pour maintenir la santé, il ne serait pas raisonnable de l’ignorer. Aux États- Unis, mon premier permis de travail me fut accordé officiellement en 1973. Des États de plus en plus nombreux reconnaissent légalement la médecine chinoise ; au Canada, une loi promulguée il y a deux ans donne un cadre officiel aux docteurs en médecine chinoise. En 1980, le Parlement Européen m’a invité à venir témoigner en tant qu’expert. Je pense donc que tôt ou tard la médecine chinoise sera légalement pratiquée dans tous les pays du monde, ce qui va dans le sens de la position de l’OMS.
Quels conseils pouvez- vous donner aux praticiens occidentaux de médecine chinoise ?
Leung Kokyuen : Je suis heureux de constater que les praticiens de médecine chinoise sont de plus en plus nombreux dans les pays occidentaux, et j’admire leur réussite. En tant que médecin retraité, j’aimerai insister sur deux points : 1- Au cours des dizaines d’années passées à pratiquer et à professer la médecine chinoise, j’ai rencontré des enseignants riches de profondes connaissances théoriques, ce qui est remarquable, mais dont les cabinets étaient désertés par les patients. Alors que par ailleurs je connaissais des praticiens dont les connaissances n’étaient pas meilleures que celles d’autres, mais dont la richesse de l’expérience clinique éveillait la confiance des patients qui, trop nombreux, devaient attendre avant d’être traités. Il est évident que d’amples connaissances non étayées par l’expérience clinique rendront la pratique hésitante et qu’inversement ne compter que sur son expérience clinique ne permet pas de traiter des affections complexes. En effet, une même maladie, suivant la constitution du malade, pourra se manifester de manière différente et devra donc être traitée différemment.Connaissances théoriques et pratiques cliniques doivent donc revêtir une importance égale pour les praticiens de médecine chinoise. 2- Les rapports entre la médecine chinoise et la pharmacopée chinoise sont bien naturellement étroits. Mais traditionnellement les médecins étaient proches des lettrés, alors que les pharmaciens étaient considérés comme des commerçants. Ces professions ont toujours été séparées, comme en Occident où ce sont deux métiers bien distincts. J’espère que les praticiens de médecine chinoise occidentaux comprendront que s’ils doivent connaître les propriétés des médicaments, leur mode d’utilisation et leur dosage, par contre tout ce qui concerne l’origine, la distinction, la préparation et le stockage des substances médicinales relève du travail et de la responsabilité du pharmacien. Tout en contribuant à développer la médecine chinoise en Occident, il nous faut être attentifs au niveau professionnel des pharmaciens de pharmacopée chinoise.
Merci professeur.
Interview réalisée et traduite par Hor Ting & François Marquer